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Mois sans tabac : comment aider les femmes enceintes et les ados à arrêter de fumer ?

La France présente un des taux de tabagisme les plus élevés des pays occidentaux, particulièrement chez les femmes enceintes et les adolescents. Deux populations spécifiques qui nécessitent un suivi adapté pour se délivrer de la cigarette, à commencer par les conseils du médecin généraliste.

Entre 2016 et 2017, un million de fumeurs ont écrasé leur dernière cigarette. Mais cette grande avancée dans la lutte contre le tabac a très peu concerné la gent féminine. Près d’une femme sur quatre de 15 à 75 ans fument tous les jours, contre 30 % des hommes. Et à en croire le dernier numéro du Bulletin épidémiologique hebdomadaire (BEH), près de 17% de femmes enceintes fument toujours au 3e trimestre de grossesse, selon les données de l’Enquête nationale périnatale de 2016. Une prévalence élevée qui reste stable depuis 2010 malgré les différentes mesures de santé publique prises ces dernières années.

« La France est le 2e pays d’Europe où les femmes enceintes fument le plus. D’après ces chiffres, plus de 130 000 enfants ont été exposés in utero au tabac en 2016. Et on peut supposer qu’au début de la grossesse, ils étaient encore plus nombreux » relève le Dr Ivan Berlin, médecin pharmacologue-addictologue à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière (AP-HP) à Paris. Or, c’est justement durant le premier trimestre de grossesse que le tabac fait le plus de dégâts sur le cerveau, le cœur et les poumons du fœtus.

« Durant la grossesse, c’est zéro cigarette »

Par ailleurs, parmi ces mères fumeuses, environ 45% ont rapporté avoir réduit leur consommation. Ce comportement peut paraître encourageant, mais en réalité il ne réduit pas les risques pour le fœtus. « Avec 5 cigarettes, on peut inhaler autant de produits qu’en fumant 15 cigarettes. L’intoxication est exactement la même car les femmes aspirent plus fort sur leur cigarette que d’habitude. C’est ce qu’on appelle le phénomène de compensation », décrit le tabacologue qui martèle que « durant la grossesse, c’est zéro cigarette ».

Mais pour arriver à cette abstinence, les femmes enceintes ont besoin d’être informées et accompagnées. Car elles sont encore très nombreuses à penser que le stress provoqué par le sevrage tabagique est plus nocif pour le fœtus que le tabac, ou à supposer que les substituts nicotiniques sont déconseillés pendant la grossesse. « En France, ces traitements peuvent être prescrits aux femmes enceintes. Aucune étude n’a mis en évidence de risque pour elle ou leur enfant à naître », assure le Dr Anne-Laurence Le Faou, responsable du centre ambulatoire d’addictologie de l’Hôpital européen Georges Pompidou (AP-HP) et présidente de la Société francophone de tabacologie.

Pour prendre en charge les fumeurs et fumeuses désirant arrêter, ou pour susciter une tentative d’arrêt, le Dr Le Faou conseille d’utiliser le dossier de consultation de dépendance tabagique. « Ce dossier, qui doit être complété par le patient, permet de faire un point sur sa consommation de tabac, le délai entre le réveil et sa première cigarette qui est un marqueur extrêmement important de dépendance physique au tabac, ses antécédents arrêts, ou encore son niveau de motivation, ainsi que les raisons et les craintes face à l’arrêt », décrit-elle.

Accompagnement personnalisé

A l’aide de ce document, les médecins peuvent évaluer la dose de nicotine optimale pour le malade et prescrire les traitements les plus adaptés. « Les traitements efficaces à l’heure actuelle sont la combinaison de patch et une forme orale (inhaleur, gommes, pastilles, comprimés sub-linguaux, spray). L’un ou l’autre ne suffit pas, il faut impérativement donner les deux », indique la spécialiste, qui souligne qu’un grand nombre de traitements sont aujourd’hui remboursés. Les doses sont ensuite à adapter lors de consultations ultérieures dédiées à l’arrêt du tabac. « Cet accompagnement est un facteur clé pour arrêter de fumer. Sans cette aide d’un professionnel de santé, 97% des fumeurs n’arrivent pas arrêter », insiste la HAS dans ses dernières recommandations sur le sevrage tabagique.

Ce suivi est d’autant plus important que les femmes enceintes répondraient peu au patch. « En 2014 dans le BMJ, nous avons montré qu’il n’existait pas différence significative entre le patch nicotinique et placebo chez la femme enceinte. Ceci serait lié aux modifications physiologiques liés à la grossesse qui accélèrent le métabolisme de la nicotine », explique le Dr Ivan Berlin, responsable de ces travaux. Ces modifications physiologiques expliqueraient aussi pourquoi les femmes enceintes éprouvent plus de difficultés à arrêter de fumer que les autres femmes. « La prescription des substituts doit donc être adaptée au ressenti de chaque patiente. Si des symptômes de manque sont présents, il faut augmenter les doses », précise-t-il.

Quid de la cigarette électronique ? Peut-elle être utilisée par les femmes enceintes ? « Les sages-femmes rapportent qu’il y a de plus en plus d’utilisatrices. Pour autant, la cigarette électronique n’a pas fait la preuve de son efficacité et innocuité chez la femme enceinte », indique le spécialiste, rappelant au passage qu’en France, il est interdit de présenter la vapoteuse comme un outil d’aide au sevrage.

La controverse autour de la e-cigarette est en effet loin d’être terminée. Bien qu’elle soit certainement moins toxique que la cigarette, elle pourrait entretenir la dépendance à la nicotine. Il est aussi de plus en plus fréquent de voir des profils hybrides mi-fumeur/mi-vapoteur. Le Dr Ivan Berlin lance d’ailleurs une étude multicentrique en double aveugle pour comparer l’efficacité de la vapoteuse à la varénicline, mieux connue sous le nom de Champix, un médicament utilisé en seconde intention.

Aider les ados accros à la nicotine

Mais plus ennuyant, la littérature scientifique démontre que la cigarette électronique est une porte d’entrée dans le tabagisme, et notamment chez les jeunes. Selon les dernières données françaises, la moitié des ados de moins de 17 ans ont déjà essayé la vapoteuse, et environ 2,5% l’utiliseraient tous les jours, dont 4% n’ont jamais consommé du tabac. Dans le même temps, 61% des lycéens déclarent avoir déjà fumé une cigarette, et 23% fumant de manière quotidienne, dont la plupart gonfleront les rangs des adultes fumeurs.

Pour les inciter à arrêter, voire mieux ne jamais commencer, rien ne sert d’agiter les mots cancer, ou maladies. « Les programmes menés en milieu scolaire, comme le programme TABADO ou Assist, ont un impact plus important. Dans le cadre des ces interventions, on explique aux adolescents la dépendance au tabac, les symptômes du sevrage, et on peut prescrire des substituts à ceux qui le souhaitent (prescription possible dès 15 ans, NDLR). Cette stratégie aboutit à de très bons résultats chez ceux qui participent au programme, mais aussi à l’entourage de ces jeunes car cela crée un environnement non-fumeur », décrit le Dr Anne-Laurence Le Faou.

Par Anne-Laure Lebrun.

Sources :

http://invs.santepubliquefrance.fr/beh/2018/35-36/index.html

http://www.cdtnet.fr/

https://www.has-sante.fr/portail/upload/docs/application/pdf/2016-06/referentiel_tabac.pdf

https://www.has-sante.fr/portail/upload/docs/application/pdf/2014-01/question_reponse_sevrage_tabagique.pdf

https://www.ameli.fr/sites/default/files/Documents/441422/document/liste-substituts-nicotiniques_assurance-maladie_2018-10-15.pdf

https://ansm.sante.fr/S-informer/Points-d-information-Points-d-information/Patchs-de-nicotine-ne-pas-changer-de-marque-si-le-patient-est-equilibre-Point-d-Information

http://invs.santepubliquefrance.fr/beh/2015/17-18/2015_17-18_4.html

http://149.202.43.115/cdtnet/download/articles/Le%20Faou%20-%202007_AB.pdf

https://lecrat.fr/spip.php?page=article&id_article=362

http://societe-francophone-de-tabacologie.org/dl/SFT-SN-PictogrammeGrossesse-CP-2018_02_16.pdf

http://invs.santepubliquefrance.fr/beh/2015/17-18/2015_17-18_4.html

https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0929693X11001916

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