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Jus végétaux chez le nourrisson … de la « maltraitance » nutritionnelle ?

Une étude française n’a pas encore fait de bruit et pourtant elle lève pour la première fois le voile sur les complications nutritionnelles sévères d’une alimentation exclusive au moyen de divers jus végétaux chez les nourrissons de moins de 1 an. Elle pose clairement la question de la maltraitance nutritionnelle.
Jus

Les complications nutritionnelles graves d’une alimentation par jus végétaux

En 2016, l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) alertait les parents : les jus végétaux (soja, amande, châtaigne, riz, avoine…) « ne doivent pas être utilisés, même à titre partiel, chez l’enfant de moins de 1 an car ils sont responsables de dénutritions sévères ». En Belgique, en juin 2017, des parents ont été poursuivis par la justice pour le décès de leur bébé de 7 mois alimenté exclusivement avec des jus végétaux.

C’est une première, une étude multicentrique française a étudié les conséquences d’une alimentation exclusive par jus végétaux à partir d’une cohorte de 34 enfants. Sa conclusion est implacable, selon sa coordinatrice, le Dr Julie Lemale du service nutrition et gastro-entérologie pédiatrique (Hôpital Trousseau, Paris) : « la consommation de boissons végétales pour remplacer le lait maternel ou les préparations pour nourrissons chez les moins d’un an expose les enfants à un risque plus élevé de carence nutritionnelle. Cela les expose à des complications nutritionnelles graves, qui peuvent être mortelles, surtout si leur administration est prématurée ».

Dans cette étude, l’administration des jus végétaux (conseillés aux parents par les médias, les naturopathes et ostéopathes) débutait en moyenne à 5,2 mois. Le diagnostic était porté à 8 mois. L’hospitalisation s’est imposée pour 56% des nourrissons. La plupart des complications nutritionnelles étaient de sévérité moyenne comme une cassure staturo-pondérale (82%), un œdème diffus (18%), une anémie ferriprive (taux d’hémoglobine <10g/dl) (60%) ou une hypoalbuminémie (55%). Mais près d’un tiers étaient qualifiée de sévères ou très sévères : malaise sur anémie profonde (<6g/dl), état de mal convulsif par hypocalcémie, détresse respiratoire par alcalose métabolique, troubles de la conscience dus à une hyponatrémie, fracture osseuse, hématome sous-dural bilatéral par hypovitaminose K, déshydratation.

Seul un tiers des jus communique sa composition

En dehors du lait maternel, et des laits infantiles dont la composition a été modifiée pour couvrir les besoins nutritionnels du nourrisson, et qui suivent une législation très précise, « les autres « laits » ne leurs conviennent pas du fait de leur composition nutritionnelle non adaptée, résume Danièle Holtzer, diététicienne (CHU de Besançon). A ce propos, le terme de « lait » végétal prête à confusion. Actuellement, on doit, selon la législation, les trouver uniquement sous la dénomination de boisson, jus, cocktail ou drink.

« Seul un tiers des jus communique sa composition, regrette le Pr Patrick Tounian, chef du service de nutrition et gastro-entérologie pédiatrique (Hôpital Trousseau, Paris) co-auteur de l’étude. Et lorsqu’elle est affichée, les différences avec le lait de mère et les laits infantiles sont considérables ».

Des jus végétaux totalement inadaptés aux nourrissons

Tout d’abord, l’aminogramme des « laits » végétaux est très différent de celui du lait maternel avec soit trop, soit insuffisamment de protéines : 3,7 g/100 ml de protéines dans le jus de soja, 0,2 g/100 ml pour le jus de riz. De plus, le profil des acides aminés dans les protéines végétales est incomplet.

Concernant les lipides, les jus végétaux en contiennent deux à trois fois moins et leur nature est différente : le jus d’amande affiche 2g/100mL contre 4,5g/100 ml dans le lait maternel et ce sont des acides gras monoinsaturés, au contraire du lait de femme qui contient des acides gras essentiels.

Quant aux glucides, les jus végétaux en contiennent soit plus (10g/100 ml pour le jus de riz versus 7,5g/100 ml pour le lait maternel) ou nettement moins (3g/100ml dans le jus d’amande).

Enfin, concernant les minéraux et oligo-éléments, le jus d’avoine ne renferme que 0,02g de fer, le lait de riz seulement 2g de calcium etc. Globalement, il n’y a soit ni calcium ni fer, soit ils sont sous forme native et de ce fait, très mal absorbés. De plus, le rapport phosphocalcique est systématiquement inférieur à 1 (2 pour le lait maternel).

Accompagner les parents, protéger l’enfant

Cette problématique des jus végétaux rejoint celles du régime végétalien ou des régimes « sans » (viande, lait, gluten) imposés par les parents à leur enfant, « que certains spécialistes n’hésitent pas à appeler de la « maltraitance nutritionnelle » ou une « sorte d’orthorexie mentale par procuration chez les enfants », comme l’affirme le Pr Tounian.

Néanmoins, pour ne pas perdre de vue l’enfant, lorsque les parents refusent le lait de vache, « des préparations infantiles à base de riz et de soja sont disponibles dans le commerce, à poursuivre le plus longtemps possible, idéalement jusqu’à 6 mois » conseille le spécialiste.

Hélène Joubert, journaliste, d’après les interviews du Pr Patrick Tounian et le suivi du congrès des sociétés de pédiatrie (SFP, Lyon, 24- 26 mai 2018).

* J Lemale, JF Salaun, N Peretti et al. Nutritional consequences of vegetable beverage consumption in infants: a multi-centric study. Acta Pediatrica 2018. Sous presse. Présentée au congrès des sociétés de pédiatrie (SFP, Lyon, 24- 26 mai 2018).

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