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Cancer du sein : personnaliser le dépistage

A l’occasion d’Octobre Rose, Unicancer lance une vaste étude auprès de 85.000 femmes dans 5 pays d’Europe pour évaluer l’efficacité et la faisabilité du dépistage du cancer du sein individualisé. Les médecins généralistes, les gynécologues et les radiologues seront la clé de voûte de cette étude réalisée sur 6 ans.

Les Françaises boudent le dépistage organisé du cancer du sein. En 2017, à peine une femme de 50 à 74 ans sur deux invitée à réaliser une mammographie a poussé la porte d’une structure de dépistage, soit 2,5 millions de femmes. Un taux de participation stable depuis plusieurs années, bien loin de l‘objectif européen de 70%. En cause : les doutes sur l’efficacité de ce dispositif à faire reculer la mortalité ou à diagnostiquer des cancers à stade précoce (entre 20 et 25% des cancers sont détectés à des stades 2 ou plus) mais aussi le risque de faux positifs (environ 3%), de surdiagnostic (10 à 15%) ou de cancers radio-induits liés à cette pratique.

Face à ces limites, le ministère de la santé a annoncé en 2016 sa volonté de rénover le programme de dépistage en prenant en compte le niveau de risque du cancer du sein de chaque femme. Mais encore faut-il démontrer que cette stratégie stratifiée est plus efficace que le dispositif actuel. C’est tout l’enjeu de l’étude clinique randomisée baptisée MyPeBS (My Personal Breast cancer Screening) lancée fin septembre par Unicancer. Dirigés par le Dr Suzette Delaloge, cheffe du comité de Pathologie Mammaire à l’Institut Gustave Roussy (Villejuif), ces travaux seront menés pendant six ans dans cinq pays d’Europe (France, Italie, Israël, Belgique et Royaume-Uni) auprès de 85.000 femmes âgées de 40 à 70 ans.

Intérêt démontré pour les femmes à haut risque

Aujourd’hui, la littérature scientifique démontre qu’en cas de haut risque de cancer du sein, l’individualisation du dépistage a un intérêt. « On sait que chez les femmes présentant des lésions atypique, la mammographie annuelle est pertinente, ou que la réalisation d’un IRM est utile chez les femmes traitées par radiothérapie pour un lymphome de Hodgkin, décrit le Dr Delaloge. En identifiant plus précisément les personnes à haut risque de cancer, on peut détecter des cancers plus agressifs. »

L’étude MyPeBS permettra de confirmer que le dépistage personnalisé pour les femmes les plus à risque est bénéfique. Mais plus intéressant encore, cette étude unique permettra d’évaluer son intérêt chez les femmes ayant un faible risque de cancer, et qui pourraient bénéficier d’un dépistage moins fréquent. « C’est important car neuf femmes sur dix n’auront pas de cancer », souligne l’oncologue. Les participantes seront donc classées en 4 catégories : bas risque (une mammographie tous les quatre ans), risque moyen (une mammographie tous les deux ans), risque élevé (une mammographie par an) ou très élevé (une mammographie et un examen IRM tous les ans). En outre, en fonction de la densité mammaire, une échographie pourra être nécessaire.

Cette stratification du risque s’appuie sur l’âge, les antécédents familiaux, le mode de vie, l’imprégnation en hormones féminines ou encore l’IMC. A ces facteurs s’ajoute également l’analyse de 313 polymorphismes génétiques. « Ce sont des variations de l’ADN mais il ne s’agit pas de mutations. Ce n’est pas une anomalie génétique transmise de façon héréditaire comme le gène BRCA1 ou BRCA2, explique le Dr Delaloge. Un seul de ces polymorphismes augmente un peu ou au contraire diminue le risque de développer un cancer du sein. De ce fait, une seule de ces variations ne suffit pas pour évaluer le risque d’une femme ». C’est la première fois qu’un score de polymorphisme sera utilisé en clinique.

La médecine de ville, clé de voûte du dispositif

En France, 20.000 femmes devraient participer à cette étude conduite exclusivement en ville dans 30 départements. Les généralistes, les gynécologues et radiologues libéraux volontaires auront pour mission de recruter les participantes, réaliser le prélèvement de salive permettant d’effectuer l’analyse génétique, annoncer le niveau de risque à leurs patientes et leur expliquer leur programme de dépistage adapté.

Les praticiens qui souhaitent participer devront suivre une formation en ligne. A l’issue de celle-ci, ils devront passer et réussir un quizz pour devenir investigateur. « A titre corporatiste, je pense que les généralistes sont très contents de participer à une telle étude. Cela redonne du sens à nos missions et nous redonne une place importante, estime le Pr Marie-Eve Rougé-Bugat, professeur de médecine généraliste à Toulouse et membre du Collège des Enseignants de médecine générale (CNGE) qui participe à l’étude MyPeBS. En outre, cette étude vise à répondre aux grandes controverses sur le dépistage du cancer du sein qui anime la profession et la société ».

Néanmoins, intégrer ce travail de recherche dans le quotidien d’un médecin de ville représente un vrai défi, reconnaît la généraliste. « Le rendez-vous d’inclusion devrait durer une heure. Il faudra aussi que l’on prenne du temps pour expliquer à nos patientes les résultats des analyses car ils peuvent générer une grande anxiété. Il faudra réussir à inclure ces différents rendez-vous parmi nos consultations de tous les jours. Cette organisation pourrait faire peur à certains confrères », anticipe-t-elle.

Le recrutement des médecins investigateurs vient tout juste de commencer, et les responsables de l’étude ignorent encore combien de professionnels se porteront volontaires. « L’engagement des praticiens de ville est crucial car l’objectif de l’étude est d’apporter une preuve de concept. Si on y arrive, ce nouveau dispositif devra être implanter sur tout le territoire. Et pour cela, il faudra s’appuyer sur  les médecins de ville », conclut le Dr Suzette Delaloge.

Par Anne-Laure Lebrun.

Sources :

http://www.unicancer.fr/sites/default/files/MyPeBS-DP.pdf

http://invs.santepubliquefrance.fr/Dossiers-thematiques/Maladies-chroniques-et-traumatismes/Cancers

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